Assassinat de Me Monferrier DORVAL

 

 

Discours de Me Jacques LETANG lors de la messe de Requiem en mémoire au Bâtonnier Monferrier DORVAL, le vendredi 18 septembre 2020.

Ce 28 aout 2020, notre justice a été frappée en plein cœur. Elle est c’est vrai malade depuis des années. Mais c’est de mort violente qu’elle a été emportée. On lui a coupé brutalement deux pieds, deux mains, un cœur attaché au sens public, une tête pensante et agissante.

L’amputation fait mal. Elle nous ébranle au plus profond de notre être. Jusqu’à présent, la plaie est béante. Elle commence d’ailleurs déjà à s’infecter.

C’est à cause des carences de l’Etat et des faiblesses du système judiciaire que notre ami, notre professeur, notre éminent confrère, bâtonnier de Port-au-Prince, Conseiller de la Fédération des Barreaux d’Haïti, a pu être assassiné.

Ce sont ces mêmes maux qui risquent de compromettre l’enquête qui a déjà si mal débuté. Comment admettre que tant d’acteurs se permettent de salir sa mémoire, de reprendre et détourner son engagement et ses pensées quelques heures à peine après sa mort ? Comment accepter que les autorités se permettent publiquement d’agir par préjugé ?

Justice pour Me Dorval ! Mais quelle justice pour notre confrère ? Quelle vérité ? Quelle punition ? Quelle réparation ? … Quelle prévention ?

L’assassinat de Me Monferrier Dorval n’est pas anodin. Parce qu’il s’inscrit dans un continuum de violences et de restriction des droits les plus élémentaires pour l’ensemble des citoyens et des citoyennes de ce pays. Parce qu’il fait suite à plusieurs massacres réalisés en toute impunité sur les populations les plus précaires.

Parce qu’il succède à de nombreux actes commis sur des magistrats, des avocats, des personnels judiciaires, en lien direct avec leur mission de justice.

Parce qu’à travers sa charge symbolique, il représente une menace pour tous les avocats et les avocates, en Haïti mais aussi à travers le monde. Car on ne peut en douter, Me Dorval a été exécuté parce qu’il était avocat, parce qu’il exerçait sa fonction de Bâtonnier de la plus grande juridiction du pays avec détermination et responsabilité.

Il nous faut percevoir à quel point cet acte ignoble a interpellé la conscience internationale, réunissant notamment les plus grandes associations d’Avocats et de Barreaux à travers le monde autour d’une Conférence de soutien historique.

Notre justice, malade, sera-t-elle capable de donner le ton ? De mettre un point d’arrêt au cycle pervers de la violence et de l’impunité ? De rappeler l’exigence pour l’Etat d’assurer la protection de la vie et des biens de ses concitoyens ?

Cette mort atroce pourra t’elle provoquer le ressaisissement nécessaire ? Permettre de tirer le constat que cela ne peut continuer comme cela, toujours un peu plus bas ? Que les conditions ne sont plus réunies aujourd’hui pour se rendre tout simplement au Palais de justice, situé au cœur d’un territoire abandonné aux détritus et aux bandits ?

Le constat est terrible, amer. Nous ne pouvons échapper avec la mort de notre ami à cette question : n’y a-t-il plus de ligne rouge dans ce pays ? Devons-nous finalement admettre que nous ne sommes plus dans un Etat de droit ?

Va-t-on laisser la peur entrer dans le cœur de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant ?

Nous ne pouvons perdre l’espoir en des jours meilleurs. Comme le Bâtonnier nous le rappelait encore le matin de son exécution, nous devons porter cette fierté d’être haïtien.

Justice pour Me Dorval ! Non à la violence! Non à l’impunité!

Il nous faut porter ce combat pour la justice en hommage à cet homme qui nous a laissé son sens du devoir en héritage. Chaque avocat, chaque avocate doit se sentir investi dans ce combat pour les droits et la dignité.

Me Dorval, vous avez marqué l’histoire de votre pays. C’est avec tristesse et amertume que nous constatons que vous en faites désormais partie.