« En Haïti, on poursuit l’enquête, pas les criminels » discours à l’occasion de la finale

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Discours de Pauline LECARPENTIER, Secrétaire générale du BDHH

« Aux armes, citoyens ! ». Les candidats nous ont fait vivre aujourd’hui dans ce bouquet final une controverse qui a traversé le temps et l’histoire politique des peuples. Le recours à la violence dans les luttes sociales. Une controverse au fondement de plus d’un Etat ; la République française, d’ailleurs, comme celle d’Haïti.  « Pour le pays, pour les ancêtres, marchons unis, marchons unis. Pour le Drapeau, pour la Patrie, Mourir est beau, mourir est beau ! Notre passé nous crie : ayez l’âme aguerrie ! ».

Durant son procès où il risquait la peine de mort pour avoir pris les armes pour défendre la cause qu’il a incarné, Mandela a dit : « « Au cours de ma vie, je me suis consacré à cette lutte des peuples africains. J’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tout le monde vivrait ensemble en harmonie et avec des chances égales. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre et que j’espère accomplir. Mais si nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

Ce concours est l’occasion de dépasser l’écume des choses pour se plonger dans la complexité du monde, des mondes. Pour ou contre la guerre juste. Pour ou contre les frontières. Pour ou contre la pénalisation de la prostitution. Ou bien, l’encadrement de la liberté de la presse. Pour ou contre, la responsabilité de l’Etat dans les catastrophes naturelles, le droit de grève pour les personnels médicaux… Ou encore, pour ou contre, le droit d’ingérence…

Il ne s’agit pas tant à travers cet exercice de prendre définitivement parti, mais plutôt, de se poser des questions, et de trouver les plus belles formes pour y répondre. Et pour défendre, comme au tribunal, la cause qui nous est confiée, sans qu’elle soit toujours pour autant notre.

Depuis des mois, le peyi dayiti est secoué par des mouvements qui, plus d’une fois, ont entièrement paralysé un pays « locked ». Ces mouvements résonnent contre la corruption et la défaillance de l’Etat, ils résonnent contre l’exclusion dans laquelle est plongée l’immense majorité silencieuse dans ce pays. Dans un cocktail donné il y a quelques mois, un représentant diplomatique me disait son étonnement devant le manque de réaction de cette population dont les droits les plus élémentaires sont bafoués au quotidien. Un peuple passif, résigné face à l’arrogance et l’incompétence des dirigeants ? Les mêmes représentants pourtant sont les premiers à condamner la violence et réclament à forte voix le respect des conditions d’un dialogue manifestement contraint …

Les victimes, dans tout ça ? Ces petites marchandes dont on détruit les 3 choses qu’elles vendent chaque jour au marché pour nourrir leur famille. Les chauffeurs de taxi dont on brule la voiture parce qu’ils ont eu l’audace de braver les mots d’ordre. Les enfants, qui n’ont même pas des jours durant de quoi manger, ni boire, et qui attendent chaque matin de savoir si l’école va reprendre. Ces habitants des quartiers populaires qui vivent sous la menace constante de groupes armés dont la collusion avec les puissants n’est qu’à peine dissimulée. Je n’oublierais pas cette femme de la Saline qui disait l’horreur qui l’a empli quand elle a dû conduire ses enfants à l’école en longeant un monceau de cadavres, à moitié dévoré par les porcs. Point de passivité, mais peut-être, malheureusement, un enfouissement profond de la capacité d’indignation, parce que l’on ne peut plus croire en rien, et surtout pas dans une alternative.

« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente », chantait Brassens. Cette phrase résonne pour nous depuis quelques jours. Depuis qu’au BDHH nous avons reçu pour la première fois peut être des menaces un peu consistante … La vie en général est en Haïti confrontée à une immense précarité. Il a fallu ces derniers jours pour se rappeler que celle des défenseurs n’est pas à l’abri. Que dans un pays où les droits de chacun sont violés, les droits de ceux qui s’engagent à les défendre sont d’autant plus fragiles.

En ce mois de mars 2019, le BDHH fête ses quatre ans d’existence. 4 années passionnées, exaltantes, où nous avons construit ensemble une institution qui fait aujourd’hui partie du paysage. Où nous avons offert notre expertise juridique pour accompagner des personnes vulnérables afin d’obtenir justice. Plus de 100 personnes en situation de détention arbitraire libérées, près de 400 dossiers de pension alimentaire ouverts, 60 médiations réalisées, plusieurs dizaines de dossiers de violences basées sur le genre pris en charge.

Mais si nous sommes parvenus à agir contre l’arbitraire, il nous faut malheureusement dresser un constat mitigé sur notre capacité à lutter contre l’impunité. Les taux de détention préventive sont si hauts en Haïti, parce que les personnes sont mal arrêtées, et oubliées en prison sans autre forme de procès, c’était le sujet de la 2ème édition du concours, et, dans une certaine mesure, de la 3ème édition. Rendez-vous compte, au Pénitencier national, plus de 3500 détenus provisoires, 500 condamnés… Mais il n’y a que 500 condamnés pour une capitale de 3 millions d’habitants ! L’arbitraire et l’impunité sont les deux faces de l’injustice. Si beaucoup d’innocents sont en prison, c’est aussi que beaucoup de coupables ne sont pas jugés.

C’est aussi que les victimes n’obtiennent pas justice. Et, en tout premier lieu, les femmes. Nous sommes interpellés au BDHH par les cas de violences qui nous sont référés par nos partenaires, le Ministère à la condition féminine, Kouraj, Kay Fanm, SOFA… violences physiques, violences sexuelles, sur des mineures, en bande organisée parfois, dans le cadre conjugal, souvent.

« En Haïti on poursuit l’enquête, pas les criminels ». Cette formule traduit tellement l’état de la justice haïtienne ! Jusqu’à présent, et nous le regrettons, nous ne sommes pas parvenus à obtenir suffisamment de résultats concrets sur ces dossiers de violence, si ce n’est des arrestations et des suivis au cabinet d’instruction. Aucun jugement. Aucune condamnation ! Aucune réparation !! Il faut le temps au temps, et le temps judiciaire est long, c’est vrai… Mais nous constatons le peu d’outils mis à notre disposition par la loi pour forcer les acteurs à faire leur travail et à inclure les victimes dans le processus de justice !

Le BDHH n’est pas une organisation révolutionnaire. Nous ne prêchons pas la violence, et nous partageons même le fol espoir que le système possède en lui les moyens de se relever et d’avancer pas à pas vers la justice sociale. Nous essayons tous les jours d’utiliser les armes offertes par ce qui est, malgré tout, un Etat de droit. Mais nous ne sommes pas naïfs non plus. Le système est profondément dysfonctionnel, et trop de personnes ont aujourd’hui intérêt à ces blocages.

C’est le cas assurément pour le dossier PETROCARIBE. Comment imaginer que les responsables et les complices de ce détournement gigantesque acceptent et réalisent une autoanalyse ? qu’ils laissent les mains libres à cette même justice pour leur donner la sanction qu’ils méritent ? Un procès PETROCARIBE est-il possible ? C’était le thème de la présélection écrite cette année : « la poursuite des faits de corruption ». La question reste entière de la place des citoyens dans un tel dossier.

Les défis sont immenses pour les années à venir. Si grand qu’on entend même certains dire que c’était peut-être mieux « avant »… Certainement parce que la justice n’a pas non plus été capable de juger le passé. Comment alors pourrons nous construire le futur ?

C’est cette interrogation abyssale qui nous fait tant aimer l’énergie que dégage ce concours. Car ces jeunes qui débattent, qui se questionnent, qui s’affirment, forment déjà l’avenir. C’est eux qui composeront le système judiciaire dans quelques années. Qui sait, l’un, ou l’une de ces finalistes sera peut-être le prochain maître de cette institution qu’ils viennent de mettre en cause ? Nous sommes heureux de construire ensemble cette alternative, où l’on peut parler de droits, d’engagements, de talents, et faire quelques pas, ensemble, pour construire un nouveau chemin de justice.

Alors, comme l’a écrit un candidat dernièrement dans notre livre d’or, « Longue vie au BDHH ! »

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