Entretien avec Anyes Noel, metteure en scène de la pièce GOUYAD SENPYE

 

Anyès Noel est celle qui a mis en scène le texte Gouyad Senpyè, écrit par Darline Gilles. Une pièce qui témoigne une criante réalité du milieu carcéral en Haïti en plein 21e siècle. Anyès répond à nos questions en ce qui concernent son parcours et sa démarche artistique.

 Comment peut-on parler de vous ? De votre parcours dans le milieu professionnel de l’art ?

Artiste-comédienne, guadeloupéenne, femme passionnée d’Art, caribéenne ancrée dans sa culture, travailleuse d’émotions : Voila comment on peut brièvement  parler de moi. Mon parcours est parsemé d’embuches car il reste encore aujourd’hui très difficile pour la communauté noire de travailler dans ce secteur et donc d’en vivre aisément mais j’ai eu la chance de porter de beaux rôles et de rencontrer de belles personnes avec qui j’ai pu construire mon théâtre; celui qui me touche

 

et dans lequel je veux m’impliquer. Pour lequel je veux être « la bouche de ceux qui n’ont point de bouche ».

Votre travail dans le théâtre date de quand ?

Je pratique le théâtre depuis mes 12 ans. D’abord à l’école dans la troupe du collège qui était aussi la chorale. Et puis le désir d’en faire un métier vers mes 16 ans grâce à mes maitres, comme j’aime appeler ceux dont l’enseignement habite mon travail encore aujourd’hui. J’ai eu différentes formations mais je suis diplômée du Cours Florent, une école du jeu d’acteur à Paris. Egalement diplômée d’une licence en Médiation Culturelle et Communication et un Master1 en Etudes Théâtrales à Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

J’ai rencontrée pas mal de difficultés et même encore aujourd’hui mais je suis reconnaissante envers la vie pour les rencontres qui m’ont permise de ne pas abandonner et de toujours porter cette passion du théâtre dans ma chaire pas pour moi mais pour les autres pour la société car le pouvoir du théâtre est insaisissable. « Sa ou Pa wè pi gran pase w »

Pouvez-vous parler un peu de « Gouyad Senpyè » ? Pourquoi l’avoir choisie ?

Gouyad Sen Pye est le résultat d’une collaboration entre le Bureau des Droits Humain d’Haïti et du Festival Quatre Chemins. Suite à un atelier où Darline Gilles l’auteure de la pièce a pu récupérer les témoignages vivants de ces femmes sortant de prison, et ainsi écrire un texte sur lequel j’ai eu un droit de retouche par endroit. L’on pourrait dire que c’est un texte qui a aussi été finalisé au plateau d’après mon imaginaire scénique.

Gouyad Sen pye, c’est la métaphore du plus fort qui se rit du plus faible dans le milieu carcéral mais aussi hors les murs. En effet, déjà lors des arrestations, les raisons d’incarcération, de procéder, sont comme nous le savons une réplique de l’injustice dans la société haïtienne. Il y a une déconsidération ou même un occultation de l’humain dans toute sa force et son potentiel nu. « mounite nou » terme qu’emploi l’auteure est sans cesse questionnée dans la pièce.

Quand Quatre chemins me propose la mise en scène de ce projet encore en cours d’écriture je me sens tout de suite impliqué parce que le travail de transmission et de sensibilisation qui concerne tous les corps de métier de l’art passe aussi par le social. Parce que l’expérience de mettre en scène un texte en cours d’écriture était nouveau pour moi et donc un défit, grisant. Mais aussi parce que le lieu de l’enfermement et du jugement sociétal qui peut aussi être ramener à l’échelle individuelle est une thématique que me parle. C’est d’ailleurs en ce sens que j’ai voulu un décor qui symbolise le moins de 1m2 réservé aux prisonniers haïtiens.

Peut-on parler, vous concernant, d’une méthode de mise en scène ?

La création artistique réalisée avec des amateurs est une approche particulière. Au delà de l’investissement plus important et la patience dont je dois faire preuve, j’aime placer cette matière humaine neuve au même niveau que moi pour différentes raisons. Déjà pour la confiance qu’elles doivent avoir en moi mais aussi parce que je considère que si je peux le faire tout le monde peut le faire. Après tout nous sommes tous humains. J’ai d’abord commencé par leur transmettre les bases du théâtre,  impliquant corps, voix, émotions mais aussi et surtout comment se servir de son vécu tout en le déconstruisant. Il est de notre devoir d’artistes de ramener le peuple à nous, de faire que l’Art soit un lieu où la peur n’existe plus, où il est nécessaire de se voir comme des êtres réceptifs et récepteurs influant positivement les uns sur les autres.

Je crois aussi au pouvoir thérapeutique du théâtre par conséquent j’ai beaucoup poussé ces femmes, anciennes prisonnières dans leur retranchement. Aller loin de leur assise et de l’oppression que peut avoir la société sur leur corps et sur l’épanouissement de leur personnalité. Si je dois répondre à votre question, je dirais que je pars du corps même dans son immobilité. Je laisse le texte agir par lui-même, la où l’acteur quant à lui est un passeur d’émotions et de questionnements afin que le public soit psychologiquement et sensoriellement investi. Il doit pouvoir se mettre à la place personnage. Je cherche ainsi à invoquer la catharsis et l’empathie chez le spectateur.

Bien souvent dans ma méthode je me nourris de symbolique personnelle, psychologique, philosophique, ethnologique et de la matière qui me fait face c’est à dire ces femmes aujourd’hui comédiennes sur Gouyad Sen Pyè.

 Qu’est-ce que ça représente pour vous de participer au 14ème édition du festival Quatre Chemins ?

C’est un plaisir de pouvoir y participer. C’est aussi une suite logique vis à vis de mon parcours en tant que caribéenne mais aussi parce que c’est un festival qui s’ouvre sur le reste du Monde.

Et il est d’ailleurs dommage que l’Etat ne considère pas le potentiel de cette économie qui valorise la ville et le pays et les hommes qui l’habitent.

Article publié sur le site du Festival 4 Chemins : « Car le pouvoir du théâtre est insaisissable »

Propos recueillis par Saonha Lyrvole Jean Baptiste

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